Date/heure
30/06/2026
Catégories
Organisation des connaissances et savoirs endogènes
enjeux épistémologiques, éthiques, politiques et sociotechniques
Coordination scientifique du numéro Comtecdev : Aminata KANE (Université Cheikh Anta Diop de Dakar - Sénégal), Vincent LIQUETE (Université de Bordeaux - France), Widad MUSTAFA El HADI (Université de Lille - France)
Dans un contexte marqué par l’accélération des transformations numériques, la reconfiguration des espaces de production et de circulation des savoirs, ainsi que par la persistance d’asymétries épistémiques entre Nord et Sud, cet appel à contributions s’inscrit dans une volonté de valorisation, de reconnaissance et de mise en dialogue des savoirs endogènes au sein des dynamiques contemporaines d’organisation des connaissances. Il entend contribuer à une réflexion critique sur les conditions de légitimation des connaissances, sur les formes d’invisibilisation ou de marginalisation qu’elles peuvent subir dans les dispositifs scientifiques et informationnels, mais également sur les potentialités de co-construction qu’offrent les collaborations scientifiques Nord-Sud, Sud-Nord et Sud-Sud envisagées comme des espaces de réciprocité, de circulation et d’enrichissement mutuel.
Les savoirs endogènes ne sauraient être circonscrits à un espace géographique unique ni réduits au seul continent africain. Ils se déploient et se recomposent à l’échelle mondiale, portés par des dynamiques de circulation anciennes et contemporaines. Certains ont voyagé, parfois de manière contrainte, au gré des mobilités humaines, des migrations économiques et des déplacements forcés liés aux traites négrières et aux histoires coloniales. Ces processus ont contribué à la diffusion et à la transformation de pratiques culturelles et spirituelles dans divers espaces diasporiques. Ainsi, des traditions telles que le Vaudou, historiquement enracinées en Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin, se retrouvent aujourd’hui dans différents contextes culturels, des Antilles au Brésil, témoignant de processus complexes de transmission, d’adaptation et de réinterprétation.
Ces trajectoires invitent à interroger les modalités de circulation et de transformation des connaissances : que deviennent-elles lorsqu’elles changent de contexte culturel, linguistique ou politique ? Se maintiennent-elles dans leur intégrité, se métissent-elles ou se reconfigurent-elles au contact d’autres systèmes de pensée ? Explorer ces dynamiques permet de comprendre les logiques de continuité, d’hybridation ou de reconfiguration des savoirs ainsi que les formes de résilience et de réinvention qui accompagnent leur inscription dans des espaces pluriels et transnationaux. Dans cette perspective, il s’agit de penser une « véritable anthropologie historique des savoirs » (Jacob, 2011), attentive aux conditions de circulation, de traduction et de transmission des connaissances entre les sociétés.
Aussi, il est important de marquer que les savoirs endogènes ne peuvent être appréhendés comme de simples objets culturels à préserver ni comme de « données locales » destinées à enrichir des systèmes réputés universels. Ils constituent des régimes de connaissance à part entière : des manières d’énoncer, de valider et de transmettre, indissociables de logiques sociales, linguistiques, politiques et territoriales. Les communautés amérindiennes, andines, océaniennes, sud-asiatiques ou arctiques mobilisent également des systèmes cognitifs cohérents, souvent fondés sur l’oralité, l’apprentissage communautaire et la relation au vivant. L’étude de ces savoirs renvoie ainsi aux rapports de pouvoir épistémique qui structurent leur traduction et leur inscription dans des dispositifs académiques, juridiques ou technologiques globaux.
Dans des sociétés de plus en plus numérisées, ce ne sont plus uniquement les institutions savantes qui façonnent la légitimité des connaissances. Celle-ci se construit également à travers des dispositifs sociotechniques tels que les classifications, les thésaurus, les ontologies, les bases de données, les plateformes numériques ou encore les algorithmes. L’organisation des connaissances apparaît ainsi comme une politique de la preuve autant qu’une politique de la reconnaissance. Être reconnu ne signifie pas seulement être mentionné, mais être rendu intelligible dans un espace commun et pouvoir y participer selon des termes équitables (Taylor, 1999 ; Kymlicka, 1991 ; Fraisse et al., 2019). La question des savoirs endogènes se déplace alors vers celle d’un espace partagé de la connaissance : qui peut parler, au nom de quoi, avec quelles catégories et selon quels critères de validité ? (Arendt, 1983, 1995).
Dans ce cadre, l’organisation des connaissances constitue un champ analytique particulièrement fécond pour interroger ces enjeux (Hjørland, 2002 ; Rasmussen & Hjørland, 2023). Une attention particulière sera portée au rôle des systèmes d’organisation des connaissances Knowledge Organization Systems (KOS) : classifications, thésaurus, ontologies, taxonomies, folksonomies ou vocabulaires contrôlés dans les processus de description, de structuration et de médiation des savoirs. Organiser, classer, indexer, archiver ou médiatiser des connaissances implique en effet des choix conceptuels, terminologiques et techniques qui participent directement à leur reconfiguration symbolique. Comme l’ont montré Hudon et Mustafa El Hadi (2010, 2017), les systèmes d’organisation des connaissances ne sont jamais neutres : ils véhiculent des visions du monde, des hiérarchies conceptuelles et des normes classificatoires susceptibles de produire des formes de violence classificatoire lorsque des savoirs situés sont intégrés à des structures universalistes peu attentives aux contextes culturels et linguistiques.
Dans cette perspective, la question de la souveraineté de la connaissance renvoie à la capacité collective des communautés à participer à la définition des formats documentaires, des classifications, des protocoles de description, des règles d’accès et des conditions de réutilisation des savoirs. Ces enjeux rejoignent les réflexions internationales sur la diversité culturelle et la sauvegarde du patrimoine immatériel (UNESCO, 2001, 2003). L’essor des technologies numériques et de l’intelligence artificielle accentue encore ces tensions. L’archivage électronique des savoirs constitue un acte à la fois épistémologique et éthique, engageant des responsabilités en matière de sélection, de contextualisation et de gouvernance (Saad et al., 2024 ; Mboa Nkoudou, 2015 ; Hansson, 2011). Les environnements algorithmiques peuvent ainsi contribuer soit à renforcer la diversité cognitive, soit à produire de nouvelles formes d’épistémicide en invisibilisant ou en décontextualisant des régimes de savoir minorés (Piron, 2018 ; Mustafa El Hadi, Elbeely & Abdelwahab, 2023). Les approches critiques de l’organisation des connaissances plaident dès lors pour des modèles documentaires inclusifs, attentifs à la pluralité linguistique et culturelle (Fraisse et al., 2019 ; Milani, Mustafa El Hadi & Tognoli, 2025). La dimension linguistique rappelle en effet que les langues ne sont pas de simples vecteurs de communication, mais des matrices cognitives structurant les rapports au monde (Abolou, 2008).
Dans ce contexte, cet appel propose de déplacer la réflexion sur les savoirs endogènes du seul registre patrimonial vers celui de l’organisation des connaissances et des infrastructures informationnelles qui conditionnent aujourd’hui leur visibilité, leur circulation et leur reconnaissance dans les espaces scientifiques et numériques contemporains.
Les contributions sont attendues dans les axes suivants :
Axe 1: Épistémologies situées, pluralisme des régimes de savoir et éthique
- Savoirs endogènes, ethnosciences, savoirs vernaculaires
- Justice cognitive, pluriversalisme, décolonialité
- Anthropologies de la connaissance
- Dialogues Sud-Sud / Sud-Nord / savoirs transcontinentaux (Afrique, Amériques, Andes, Asie, Océanie…)
- Savoirs traditionnels (explicite et tacite)
- Droit et propriété intellectuelle
Axe 2 : Organisation des connaissances et violences épistémiques
- Thésaurus, ontologies, indexation, métadonnées
- KOS , classification et justice cognitive
- Invisibilisation documentaire
- Terminologies, traductions, interopérabilités culturelles
- Multilinguisme et oralité dans les systèmes documentaires
- Éthique de la description et de la nomination dans les archives
Axe 3: Infrastructures numériques, IA
- Numérisation et préservation des patrimoines,
- Humanités numériques et diversité culturelle
- Intelligence artificielle, biais algorithmiques, modèles linguistiques
- Artificialisation des savoirs, hallucinations
- Souveraineté informationnelle
Axe 4 : Médiations, langues et imaginaires
- Langues africaines, amérindiennes, autochtones, plurilinguisme
- Traduction documentaire et interculturalité
- Perspectives sémiotiques
- Perspectives Muséales
- Processus de stéréotypages, avatars et imaginaires
Consignes de rédaction
Les propositions peuvent être rédigées en français, en anglais, espagnol ou portugais et doivent faire 30.000 signes, espaces, bibliographies, résumés et mots clés compris. Tout article est précédé par un résumé en trois langues au choix. Les propositions doivent être inédites et ne doivent pas faire l’objet d’une publication antérieure. (Voir les consignes de rédaction de la revue).
Modalités de soumission
Concernant les modalités de soumission, vous devez déposer un texte anonyme sur :
Cliquer sur « se connecter », ou « s’inscrire » si vous n’avez pas de compte, pour soumettre une contribution.
Calendrier
- 1er mars : Lancement de l’appel
- 30 Juin réception des textes complets
- 15 septembre = retour de l’expertise et notification
- Fin octobre : réception des textes définitifs
