Date/heure
01/09/2026
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Expériences biophiles : vivants, esthétique et arts
Figures de l'art. Revue d’études esthétiques n°47
Numéro coordonné par Joshua de Paiva et Bruno Trentini
La question des relations entre l’art et la nature est au cœur de l’histoire de la philosophie de l’art et de l’esthétique. Cela s’explique notamment par l’importance du paradigme mimétique de l’art ainsi que par les analogies récurrentes entre l’œuvre d’art et l’organisme vivant. Or, peu de textes d’esthétique prennent explicitement en compte le fait que la nature ne se superpose pas au vivant. Par ailleurs, les discussions sur la fin de l’exception humaine (Schaeffer, 2007) et la notion même de nature (Descola, 2005) ont pourtant nourri de nombreux travaux de recherche et s’accompagnent de plus en plus de pratiques artistiques convoquant les vivants non humains et explorant nos relations à eux. C’est dans ce contexte que ce numéro de Figures de l’art propose d’explorer les expériences sensibles et affectives du vivant, artistiques et/ou esthétiques, en interrogeant les biais dualistes et anthropocentriques qui ont conduit à un relatif oubli du vivant en théorie de l’art et en esthétique, au sens où ces disciplines l’ont rarement considéré pour lui-même. Alors qu’il est aujourd’hui question d’une crise de la sensibilité et de l’attention au monde vivant (Morizot, 2020), un des enjeux serait de se rendre capables de penser des expériences susceptibles de nous réaffilier aux autres vivants.
L’hypothèse de la biophilie
Cette réflexion repart du concept de biophilie créé en 1984 par le biologiste Edward O. Wilson. Il formule ainsi l’hypothèse d’une tendance biologiquement héritée nous disposant à nous émerveiller du monde vivant et à nous y relier : « La vie de l’animé, quel qu’en soit le type, est infiniment plus intéressante que n’importe quelle variété imaginable de matière inanimée » (Wilson, 1984). Elle renverrait plus largement à une attention, une curiosité et une amitié (philia) spontanées à l’égard des autres formes de vie (Kellert & Wilson, 1993). À en croire Wilson, la biophilie serait innée et relèverait de l’instinct. Pourquoi alors semble-t-elle si peu actualisée dans nos sociétés occidentales contemporaines, marquées par une crise des relations au monde vivant non humain ? Est-elle en dormance ? Dès son origine, il y a quarante ans, la notion est formulée face à la crise de la biodiversité et l’extinction des espèces. La biophilie relève ainsi autant de l’hypothèse scientifique que de l’agenda éthico-politique : c’est ce qui la rend ambiguë épistémologiquement (Katcher & Wilkins, 1993). Il s’agirait précisément pour Wilson de réveiller la biophilie.
Biophilie et pratiques artistiques
Cultiver la biophilie passe notamment par l’expérience sensible et des rencontres renouvelées avec les autres formes de vie. De ce point de vue, les arts apparaissent comme un terrain propice. L’art n’a cessé d’entretenir des liens avec le monde vivant non humain, depuis les représentations animales de l’art pariétal paléolithique jusqu’à la mise en scène d’animaux et de plantes dans l’art contemporain. Pourtant, dans notre aire culturelle, le vivant non humain a souvent été appréhendé comme simple support de significations anthropocentrées, ou comme pure forme et matière à imiter ou manipuler. Certaines œuvres du passé comme du présent échappent toutefois à ces modes dominants de création et d’interprétation, en faisant place aux modes d’existence et aux significations propres des non-humains (Zhong Mengual, 2021 ; de Paiva, 2026). Indépendamment d’enjeux pédagogiques ou militants, les pratiques artistiques et esthétiques ne pourraient-elles pas constituer un espace culturel privilégié pour explorer et mettre en œuvre une attention et des affects biophiles ? S’il semble possible de parler aujourd’hui de résurgences biophiles dans les pratiques artistiques contemporaines, qui contrastent avec une histoire de l’art anthropocentrée, quelles en sont les modalités et enjeux ? Comment s’orienter dans la diversité des manières dont les artistes convoquent le vivant, et des types de relations qu’ils reconduisent, interrogent ou transforment ?
Le vivant à l’origine de l’esthétique
Si les arts peuvent jouer un rôle privilégié, c’est parce que la biophilie repose peut-être avant tout sur des processus attentionnels. L’attention biophile est ancrée dans le sensible, ouverte et exploratoire, intensifiée, relativement décorrélée des enjeux pragmatiques immédiats, et suscite des affects positifs. Wilson affirme d’ailleurs qu’« avec l’esthétique on revient à la question centrale de la biophilie » (Kellert & Wilson, 1993). L’attention biophile pourrait être repensée comme une forme d’intérêt désintéressé spontané pour les autres vivants, proche de celui qui caractérise l’attention esthétique telle qu’on peut la définir dans une filiation théorique remontant à Kant (Kant, 1790 ; Stolnitz, 1978).
De là, on pourrait se demander si les comportements esthétiques et artistiques humains n’ont pas été, à l’origine, fondamentalement biophiles. L’art paléolithique peut-il par exemple être compris comme ancré dans des formes d’attention biophiles liées à un mode de vie et de relation particulier aux milieux vivants (Morizot, 2025) ? Plus généralement, l’attention désintéressée – comme condition nécessaire de toute relation esthétique – n’est-elle pas née au cœur de nos relations interspécifiques (de Paiva, 2023) ? Ce serait alors par la suite qu’elle se serait progressivement tournée vers d’autres objets, et vers les productions humaines en particulier. Une telle spéculation invite à esquisser une autre histoire des comportements esthétiques et artistiques, dans le prolongement des théories qui remettent en question l’idée selon laquelle les facultés esthétiques seraient des marqueurs par excellence de l’exception humaine et d’une soi-disant supériorité de l’humain sur les autres espèces (Schaeffer, 2007, 2015 ; Bartalesi, 2021, Trentini, 2025).
Du vivant au non-vivant
La thèse de l’exception humaine s’est d’autant plus affirmée que la nature face à laquelle l’humain est censé se tenir s’est vue désanimée. Le paradigme moderne de la nature est en effet bien moins articulé au vivant que ne l’étaient la phusis et la natura (de nascere) de l’Antiquité gréco-romaine – définie par ce qui pousse, ou ce qui naît. Les réflexions aristotéliciennes sur la mimesis sont bien enracinées dans une conception de la nature comme organique et vivante (Aristote, Poétique). Est-ce, dans le contexte moderne, anecdotique que l’exemple kantien par excellence du beau naturel soit non pas inerte mais vivant ? Il prend, comme exemples de « beautés libres », des fleurs, des oiseaux et des crustacés plutôt que des rochers ou le ciel (Kant, 1790).
La distinction vivant/inerte est-elle à caractériser par des approches biologiques ou phénoménologiques ? On ne perçoit pas facilement l’océan comme vivant bien que la moindre goutte soit aujourd’hui pleine de vies. La biophilie devrait-elle alors être repensée pour ne désigner qu’une relation que l’humain entretiendrait avec ce qui lui semble vivant ? Les travaux sur l’Einfühlung ont déjà analysé la tendance que l’humain aurait à percevoir l’inerte comme vivant en s’y projetant par empathie (Vischer, 1873) : le ruisseau plaît-il dès lors qu’on bondit avec lui (Galland-Szymkowiak, 2002, p. 222) et que, de ce fait, on le perçoit comme vivant ? Les formes inertes plaisent-elles lorsqu’elles passent pour des formes vivantes à nos yeux ? Les textes de Roger Caillois sur les minéraux et les coquillages – et plus généralement toute l’esthétique – gagneraient-ils à être relus par une esthétique séparant le vivant du non-vivant ? Le coucher du soleil, la pleine lune et le crépitement du feu plaisent-ils autrement que peuvent plaire les arbres et les lucioles ?
Le champ d’exploration multidisciplinaire ainsi esquissé est volontairement large : de l’art paléolithique à l’art actuel, des origines évolutionnaires de l’esthétique à ses évolutions socio-historiques plus récentes, des pratiques artistiques aux expériences du vivant hors de l’art. Les contributions pourront mobiliser des approches issues de l’histoire et de la théorie de l’art, de l’esthétique philosophique, de l’anthropologie, de la préhistoire, des sciences du vivant, de la philosophie de l’évolution, et au croisement de ces perspectives. Elles pourront prendre la forme d’analyses théoriques et historiques, mais aussi d’enquêtes de terrain, d’études de cas, ou de réflexions à partir de pratiques artistiques spécifiques. Il s’agira notamment de mettre à l’épreuve le clivage moderne entre naturel et culturel, et de repenser leurs articulations dans l’histoire de l’art et de l’esthétique. Nous invitons à envisager les expériences biophiles – artistiques et/ou esthétiques – comme des expériences sensibles et affectives du vivant, au double sens du génitif objectif et subjectif : des expériences des autres vivants, mais aussi en tant que vivants. Il s’agira aussi, autrement dit, de reconsidérer l’humain comme héritant d’une histoire de relations écologiques et évolutionnaires avec d’autres. À l’horizon, les perspectives et reconfigurations épistémologiques de l’esthétique qui se dessinent ici pourraient nous amener à reconsidérer certaines de nos expériences sensibles d’objets non vivants dans une approche « éco-évocritique » (Trentini, 2025).
Pistes possibles
- Biophilie et sensibilité : définitions, débats, critiques, actualité
- Expériences esthétiques et attentionnelles biophiles
- Curiosité et émerveillement face au monde vivant
- Origines évolutionnaires de l’esthétique et de l’artistique
- Art paléolithique, préhistoire et relations aux animaux non humains
- Le vivant dans l’histoire de l’art : représentations, présences et relations
- Art contemporain et renouveaux biophiles
- L’expérience esthétique par-delà nature et culture
- Apprécier le non-vivant comme vivant
- Expériences esthétiques empathiques
Les propositions, rédigées en français, doivent comprendre :
- le nom et email(s) de l’auteur·ice ou des auteur·ices ;
- leur affiliation institutionnelle ;
- une biographie entre 100 et 200 mots ;
- le titre ;
- un résumé d’une longueur de 500 mots maximum ;
- une liste de 5 mots clés ;
- une bibliographie essentielle.
Les propositions devront être envoyées avant le 1er septembre 2026 par mail aux deux responsables du numéro :
- Joshua de Paiva, postdoctorant, Université Grenoble-Alpes (MaCi/CRESSON) joshua.depaiva@gmail.com
- Bruno Trentini, MCF HDR, université de Lorraine (Écritures) bruno.trentini@univ-lorraine.fr
Une réponse sera donnée rapidement ; la remise des textes définitifs (si accord) est fixée au 15 janvier 2027. Nous veillons à l’évaluation en double aveugle des articles. Les expert·es sont choisi·es soit parmi l’entité éditoriale et le comité de lecture régulier, soit en externe selon les compétences requises pour l’évaluation de l’article concerné. Le comité de lecture est donc composé du comité régulier et des expertises extérieures à chaque numéro.
