Date/heure
12/05/2026
9 h 30 - 18 h 00
Emplacement
Salle Node - Le Mirail - Immaconcept
Catégories
L’innovation par et pour l’éthique
Journée d'étude
Cécile Croce (MICA) et Amandine Sauvageon (Immaconcept)
“Experts et consultants de toute part nous convainquent qu’il faut accélérer - soit pour rattraper le retard, soit pour éviter de se faire distancier. Comme l’explique bien la Reine rouge dans la suite des aventures d’Alice aux pays des merveilles, ne pas bouger, ce n’est pas faire du surplace, c’est reculer : “Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça”.Philippe Bihouix “L’insoutenable abondance, faut-il croire les prophètes du progrès?”, Tracts Gallimard, N°68, juin 2025, Paris.
Dans le même mouvement de mise en cause du modèle moderne du progrès, l’innovation repose la question de la « vision du monde » (Ménissier, 2021, p. 63) et prend une dimension éthique. Le progrès serait ainsi le nom que l’on peut donner à l’innovation quand elle reste inconsciente d’elle-même et donc du système auquel elle appartient. Au contraire, l’innovation implique une vision de la complexité (Morin, 1990), exige une réflexion sur la notion de systémique (Meadows) et de ses dimensions politiques et sociétales. Impliquant la modification de valeurs non seulement économiques mais aussi symboliques selon Bontems, l’innovation pourrait trouver avec l’art et le design un moteur pour déverrouiller les systèmes de pensée et les processus à réinventer. Dans quelle mesure et dans quelles conditions l’innovation sait-elle se mettre au service de l’éthique ? Il s’agirait de “penser l'innovation” dans son contexte social, sociétal et politique, d’interroger les valeurs qu’elle porte voire qu’elle incarne, d’analyser les étapes et facteurs des processus qu’elle engage. En mobilisant en particulier les sciences humaines et sociales et les arts, cette journée d’études vise à questionner nos usages et la construction de récits adaptés à un avenir nécessairement frugal.
Face à une thèse qui défend l’idée d’une “technologisation” de la réponse “innovante” comme politiquement neutre, certains auteurs reviennent sur les tentatives de rationaliser le paradigme techno-solutionniste pour neutraliser la question politique associée (Almazán Gómez, A., 2020 ; Rosa, 2019). Abordée comme paradigme de la complexité, l’innovation interroge la part de décision collective en amont de son éventuel déploiement (ou non). En effet, l’innovation n'est pas gratuite : elle a un coût à plusieurs niveaux (économique, social, moral, écologique…). Par exemple, elle suppose qu’on assume l’injonction paradoxale qui pousse l’innovateur, à la fois, à répondre au désir de l’industrie et aux exigences de l’écologie (Barrau). Une innovation souhaitable est-elle aussi bien soutenable (et inversement) ? Celui qui innove ne peut éviter de souffrir de se retrouver dans une posture littéralement schizophrénique (Vial). Les perspectives éthiques de l’innovation renvoient aux notions d’ingénierie low tech., de sobriété, de frugalité, de résistance et d’économie de moyens. En mobilisant l'éthique du care (Gilligan, 1982) l’idée n’est pas de savoir comment “ajouter” de l'éthique à une démarche d’innovation mais de se demander à partir de quelles voix, de quelles vulnérabilités, de quelles situations d’interdépendance l’innovation est pensée. Elles touchent à la question de l’artisanat, des transferts de compétences et croisements des manières de penser par exemple de l’artisanat, mais aussi du rapport au pouvoir politique et économique (par exemple le projet “ futurs non conformes” - “Technological disobediency” d’Ernesto Oroza). Elles demandent, dans le champ du design de l’interaction humain-machine, de la robotique sociale et plus largement humain/IA, de travailler la notion de “convivialité” (Illich) et celle de “méga-machine” (Mumford).
Il s’agirait donc de trouver un compromis, de hiérarchiser les choix ou de repérer les articulations entre les étapes du processus innovant, engageant notre responsabilité citoyenne et notre cadre juridique, mais aussi de tenir une analyse critique sur des pratiques situées qui sous-tendent une « vision du monde ». Comment le design peut-il redéfinir la valeur de l’innovation ? Quelles valeurs sont en cause : valeur du temps, valeur de la matière, valeur du territoire plutôt qu’une évaluation de l’innovation sur sa valeur commerciale (Ezio Manzini) ? Pour quelles applications valoriser le système et non plus simplement chercher à répondre au désir de l’individu ? Comment l’innovation peut-elle se mettre au service de “l’habitabilité du monde” (Findeli) ? Si l'innovation en design dépasse la simple solution technique pour incarner une démarche éthique, située et pluridisciplinaire et propose une “vision du monde” éthique et responsable en plaçant le soin du vivant et de l'humain au coeur du processus de transformation, dans quelle mesure peut-elle non seulement “créer de nouveaux imaginaires” mais surtout “décoloniser” les anciens ? Peut-elle questionner les usages dans une approche de prospective, anticiper les usages pour une innovation future ? Comment cette anticipation intègre la dimension éthique d’objectifs sociétaux affirmés ? Le design fiction a-t-il cette capacité à prévenir, projeter l’innovation sur les fondements de l’éthique ou au contraire de prémunir d’une forme de déviance (cf Les ateliers du design et le design fiction pour imaginer des futurs souhaitables) ? Comment le design peut-il permettre une transition humainement acceptable vers une société plus frugale en développant des scénarios prospectifs fédérateurs ? (Manzini).
Cette journée d’études propose l’exploration des définitions de l’innovation, notamment dans leur décrochement entre les sciences et les SHS, à partir d’un état de l’art afin d’ouvrir à la possibilité de les repenser et de questionner, à travers elles, les pratiques du design, à travers trois axes : frugalité, prospective, responsabilité.
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Programme
9h30-12h30 : Définir et repenser l’innovation. État de l’art
- 9h30 - 9h50 : accueil et présentation, Cécile Croce et Amandine Sauvageon
- 9h50 – 10h20 : Cédric Brun : Pour une lecture éthique et politique de l’innovation
Cette intervention propose d’interroger l’innovation au-delà du seul registre de la nouveauté technique, de la performance ou de la valorisation économique. Le terme d’« innovation » fonctionne en effet souvent comme une catégorie implicitement normative, qui tend à présenter comme souhaitables des transformations dont les finalités et les effets ne sont pas toujours discutés explicitement. Il s’agira donc de montrer que l’éthique ne doit pas être conçue comme un correctif ajouté après coup, mais comme une exigence intervenant dès la définition des problèmes, des besoins et des fins. À partir de références issues de la philosophie morale et politique contemporaine et des sciences and technology studies, cette communication défendra l’idée que les sciences humaines et sociales jouent un rôle décisif dans l’analyse critique des cadres normatifs qui orientent les processus d’innovation. L’enjeu sera ainsi de proposer une lecture de l’innovation attentive aux vulnérabilités, aux rapports de pouvoir, aux formes de justice et aux conditions d’une appropriation démocratique des transformations techniques et sociales.
Cédric Brun est Maître de conférences au Département de philosophie, laboratoire SPH - sciences, philosophie, humanité, Vice-Président Délégué « Sciences et société » et partenariats de l'Université Bordeaux Montaigne, Responsable de l’équipe NeHuS (Neurosciences Humanités et Société) Institut des Maladies Neurodégénératives (UMR 5392 CNRS, Université de Bordeaux)
Retour du public par wooclap
- 10h30 - 11h : Manon Enjolras : Définir l’innovation aujourd’hui : apports de l’ingénierie et des normes ISO 56000 à une réflexion sur le sens
Cette intervention propose d’aborder l’innovation du point de vue de l’ingénierie et du management, en s’appuyant sur la définition portée par la famille des normes ISO 56000, qui la caractérise comme le résultat d’un processus articulant nouveauté et création valeur. Elle montrera que, loin d’une approche strictement techniciste, ces cadres invitent à interroger les finalités et les besoins qui orientent les trajectoires d’innovation. Il s’agira ainsi de mettre en évidence comment, même dans une perspective d’ingénierie, l’innovation engage une question de sens, notamment à travers la manière dont la valeur est définie pour les bénéficiaires, et plus largement pour la société.
Manon Enjolras est Maître de Conférences au laboratoire ERPI (Equipe de Recherche sur les Processus Innovatifs) de l’Université de Lorraine (Nancy). Elle est également membre expert de la Commission Management Innovation (CN Innov) de l’AFNOR/ISO - TC 279
Retour du public par wooclap
- 11h10 - 11h40 : Camille Forthoffer : L’innovation au coeur des controverses : vers une approche sociale des transformations
L’innovation est inscrite comme l’une des missions des universités dans le code de l’éducation. Elle est généralement portée par des services intégrés aux universités, ou déléguée à des établissements filiales (cellules de transfert, SATT…). Pour autant, ces organisations déplorent l’absence des sciences humaines et sociales de leurs dispositifs. Cette communication a pour objectif d’éclairer les raisons de cette présumée absence, en mettant en contraste une approche prescriptive de l’innovation et une approche dialogique, plus attentive aux controverses associées aux transformations sociales. Elle s’appuiera sur une observation participante réalisée dans le cadre du Pôle Universitaire d’Innovation de Bordeaux. Il s’agira de montrer comment une culture issue de l’innovation schumpétérienne, largement répandue dans les services d’innovation, tend à invisibiliser les dimensions conflictuelles et négociées du changement.
Camille Forthoffer est Maîtresse de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication et Design à l'ISIC, laboratoire MICA (UR 4426), Université Bordeaux Montaigne
Retour du public par wooclap
- 11h50 - 12h30 : Table ronde C. Brun, M. Enjolras, C. Forthoffer et échange avec la salle.
- 12h30-13h30 : pause déjeuner (snacking possible sur place)
- 13h30-14h : café animé
Tables rondes - 14h - 18h30 : Reconstruction
- 14h - 14h10 : accueil et présentation, Cécile Croce et Amandine Sauvageon
- 14h15 –15h15 : Innovation et frugalité
Table ronde avec : Manon Enjolras, Vincent Laureau, Nadège Soubiale, Sebastián Cantillo Arce, B. Blanchard (animation).
La notion de frugalité traverse plus nos réflexions comme une exigence de sobriété (Hossain, 2016), ou relevant d’un choix (Michaelis et al., 2020), plutôt que de penser l'innovation comme une simple démarche d'efficacité technique. Elle engage une innovation “mieux avec moins”, attentive aux ressources, qui se rapproche des low tech et de l’artisanat comme savoir-faire situé, réparable et transmissible. L’enjeu n’est plus seulement la soutenabilité de l'innovation, mais la désirabilité politique et éthique de ce qui est produit et diffusé.
Vincent Laureau est architecte collaborateur pour le collectif Todo Architecture (Libourne). Suite à un doctorat sur la construction en terre crue au Mali, il publie l'ouvrage Apprendre de Bamako (2020), chez l'Harmattan. Il présentera son dernier ouvrage, coécrit avec Victor Meesters (Rotor) : 20 petites leçons d'économie de matière (2026), publié aux éditions Wildproject. Cet ouvrage propose un ensemble de plusieurs solutions pour renouveler notre manière de concevoir l'espace, et explore une série d’études de cas, avec un dessin qui en illustre le principe.
Sebastián Cantillo Arce est entrepreneur et doctorant en entrepreneuriat frugal au laboratoire ERPI, Université de Lorraine. À travers ses recherches, il vise à combler le fossé entre la théorie académique et les solutions commerciales pratiques. En se concentrant sur le développement d'outils et de méthodologies, il tente de répondre aux réalités des entrepreneurs.
- 15h30 – 16h30 : Innovation et prospective
Table ronde avec : S. Cardoso, D. Pucheu, F. Harmand, Julien Michel (animation).
Le design fiction travaille-t-il sur des innovations disruptives et comment anticipe-t-il les nouveaux usages pressentis ? Ses observations laissent envisager des avenirs d’évolution/d’involution. Parmi les types d’innovation disruptives projetées, comment penser ces nouveaux usages en termes de signes, de sémiologie, de gestes, d’usages ? Comment penser ce que cela transforme dans la mentalité collective pour adopter ces nouveaux systèmes afin qu’ils soient qualifiables d’innovation ?
Florian Harmand est designer, chercheur associé au MICA et enseignant en design (Université Bordeaux Montaigne). Son approche de l’innovation est résolument inscrite dans les sciences humaines et sociales (SHS), l’empathie, et la continuité des pratiques, à rebours des discours de bouleversement des usages et de rupture. Comment le design peut-il contribuer à soutenir des processus de recherche et d’innovation avec une réelle valeur sociétale ? Cette question est sa préoccupation du moment.
David Pucheu est enseignant chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication. Ses travaux portent sur la question des imaginaires et des croyances associées à l’innovation technologique dans le champ de l’interaction humain machine notamment avec une emphase portée sur les technologies cryptographiques (Blockchain, cryptomonnaies), l’IA et l’ingénierie exploratoire (extension de la vie, exploration spatiale, cyborgisation…). Son intervention portera sur la performativité des imaginaires dans les processus d’innovation et les enjeux hégémoniques des récits futurologiques cherchant à soustraire la diffusion des innovations à la délibération collective.
- 16h45 – 17h45 : Innovation et responsabilité
Table ronde avec : Karen Brunel, Pierre Cabrol, Marine Crubilé (animation).
Les liens entre l’innovation, l’Art et le Design ouvrent des perspectives créatives inédites : nouvelles techniques, nouveaux matériaux (biologiques, technologiques), etc. Réfléchir à l’innovation permet de s’interroger sur ce qu’elle permet de créer, mais aussi sur ses limites, ses responsabilités et les cadres juridiques et moraux qui doivent en réguler les usages.
Karen Brunel est Enseignante-chercheuse à Nîmes Université, laboratoire Projekt. Son intervention : “Penser l’autre, ou comment la moralité réflexive peut informer une innovation responsable”, nous interroge : il nous semble que l’innovation responsable s’articule autour d’une seule question : pour qui ? En mobilisant la conception pragmatiste de la moralité pour l’appliquer à la responsabilité du designer, nous proposons de faire de la relation à l’autre le critère d’évaluation de toute démarche innovante.
- 17h45 - 18h : Derniers échanges et conclusion
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