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Le petit livre des couleurs

Auteur : Michel Pastoureau, Dominique Simmonnet - Recension par : Isabelle Cousserand
Paris, Panama, coll. Essai, 2005, 107 p
Non, cet opuscule qui se glisse si facilement dans un sac à main ou une sacoche n’est pas l’énième bouquin sur le sens caché de la couleur ou le guide à l’usage de ceux qui veulent savoir sans chercher à comprendre ! Si les vertus prêtées aux couleurs et livrées en pâture ici ou là appâtent le chaland, elles ne l’épatent pas généralement bien longtemps ! Le propos est ici aux antipodes et satisfera les curieux qui ne s’en laissent pas conter et ne boudent pas pour autant le plaisir des lectures récréatives. Historien spécialiste du Moyen Age et de la symbolique occidentale, Michel Pastoureau est l’auteur d’ouvrages passionnants, accessibles bien qu’érudits, consacrés à des sujets singuliers tels les emblèmes de la France, l’héraldique médiévale, les animaux, le cochon, les rayures, les couleurs, le bleu… Dominique Simonnet, rédacteur en chef à L’Express, a écrit ou co-écrit des livres pratiques, des essais et des romans .
Le petit livre des couleurs ne surprendra pas ceux qui ont déjà lu le Dictionnaire des couleurs de notre temps, mais ils apprécieront les sept chapitres consacrés chacun à une couleur (ou aux demi-couleurs pour le septième), écrits sur le mode vivant de l’entretien. Ainsi apprend-t-on que c’est au XIIe siècle que l’on passe de trois couleurs de base - le blanc, le rouge, le noir - à un système à six couleurs avec le bleu, le vert et le jaune.          Au fil du temps, le rouge va rentrer en concurrence avec le bleu. « A la fin du Moyen Age, la vague moraliste, qui va provoquer la Réforme, se porte aussi sur les couleurs, en désignant des couleurs dignes et d’autres qui ne le sont pas. La palette protestante s’articule autour du blanc, du noir, du gris, du brun… et du bleu. » Aujourd’hui, le bleu comme le rouge revêtent aussi une signification politique. Parler de couleur rouge relève du pléonasme puisque « (…) certains mots, tels coloratus en latin ou colorado en espagnol, signifient à la fois “rouge” et “coloré” » . Aujourd’hui encore habiller en bleu les petits garçons et en rose les petites filles est une survivance des milieux catholiques du XVIe siècle, où le bleu est devenu une couleur plutôt masculine et où le rouge s’est féminisé. « Le rouge restera aussi la couleur de la robe de mariée jusqu’au XIXe siècle. » Mais il demeure marqué par l’ambivalence, car les prostituées ont eu, elles aussi, l’obligation de porter un vêtement rouge. Rouge, amour et péché de chair… Rouge, révolutionnaire et prolétarien… Rouge, du pouvoir et de l’aristocratie…

On pourrait à l’envi livrer ici anecdotes et éléments d’analyse sur le jaune, le vert, le blanc, le noir, le gris, l’orange, le rose ou le violet, mais ce serait priver le lecteur du plaisir de la découverte. On l’aura compris, Michel Pastoureau propose une analyse historique et culturelle des couleurs et il n’hésite pas à tordre le cou aux idées reçues, notamment à la division (scientifique ?) des couleurs primaires et complémentaires. Resituer ainsi les couleurs et leurs usages dans une perspective historique et sociale nous prouve à quel point elles résistent à toute tentative de généralisation abusive ou à toute interprétation hâtive.

Le petit livre des couleurs a bien sa place dans la bibliothèque de ceux, praticiens ou chercheurs, qui se préoccupent de communication organisationnelle, d’image ou de sémiologie, d’histoire ou d’anthropologie… Il se grignote à l’heure du café ou du thé, accompagne avec goût un trajet en bus, en métro ou en tramway. Il cultive et il réjouit. Quand plaisir rime avec connaissance… pas question de se mettre au régime ! Vous reprendrez bien du Dictionnaire des couleurs de notre temps et des Emblèmes de la France !